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 La chevauchée de Bayard/ la légendre des 4 fils Aymon

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Altariel
Ombre Seigneur de la Vallée [V.I.P]
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MessageSujet: La chevauchée de Bayard/ la légendre des 4 fils Aymon   Lun 5 Sep - 21:57

Message de Cirwen :

Citation :
Le soir tombe sur l’Ardenne. Déjà les lointains baignent dans une vapeur violette. Dans le ciel vide d’oiseaux, la lune roule, seule, derrière les nuages. Un silence lourd pèse sur les étendues sombres, si lourd qu’on aperçoit le murmure des filets d’eaux sur les rocailles et le frémissement de la nuit. Ca et là, de maigres lumières s’allument dans les villages, îlots humains épars dans l’immensité des forets. Toute vie a cessé au dehors. Les manants sont rentrés dans leurs chaumières de schistes casquées d’ardoise brute ; les charbonniers et les bûcherons, dans leurs cabanes de feuillages au plein cœur des bois ; le seigneur, dans son manoir perché sur une crête rocheuse. Jusqu’à demain, jusqu’au moment où le jour tracera de grandes raies blanches sur le ciel, tout va dormir comme partout ou il fait nuit sur la terre. Seuls des animaux sortent pour leur chasse nocturne Une chouette vrille son cri dans la soie sombre du ciel. Sur une lisière, un loup assis sur sa queue, la tête levée, hurle à la lune; au loin un chien effrayé lui répond; des mordants conduisent sous les ronciers et les taillis leur marche feutrée.
Soudain un grondement fait vibrer le sol, grelotter les feuilles sèches des buissons, frissonner les forêts.
- Ecoutez!
Dans les chaumières, toute vie reste suspendue un instant. Le conteur interrompt le récit qu’il faisait à la veillée. Un vieux cesse de tresser des fibres de coudrier; du pied, une aïeule a immobilisé la pédale de son rouet; des enfants angoissés retiennent leur respiration; sur leur lit de fougères,” dans leur baraque de rondins, les charbonniers se dressent à demi, le regard tendu vers la nuit; sur le chemin désert, le voyageur attardé resserre nerveusement sa paume sur son gourdin d’épine; les chiens inquiets font tinter leurs chaînes.
- Ecoutez!
On dirait un sourd roulement sur le sol, lointain, mais qui va croissant. Ce n’est pas la tempête, la rumeur du vent déferlant contre le mur des forêts, comme les vagues contre une jetée.
- Ecoutez!
Un homme a ouvert la porte pour mieux entendre. Il reste un instant l’oreille penchée sur la nuit puis d’une voix grave, il annonce: « Les fils Aymon ! » Le ton de ces paroles est celui d’une constatation attristée. Sur les visages crispés d’angoisse l’instant d’avant, se marque maintenant la sympathie inquiète.
- Ecoutez! Oui, ce sont eux!
Cette fois, le bruit est bien distinct. Ce roulement mystérieux, c’est le tremblement de la terre ardennaise sous la galopade fantastique, dans les ténèbres du cheval Bayard qui emporte les quatre fils proscrits traqués par l’empereur.
— Bonne Notre-Dame, quelle pitié de voir cela
— Grand saint Hubert, protégez-les!
— Allons, les enfants! Vous les entendrez bien de votre lit. Dites une prière pour eux avant de dormir.
L’homme referme l’huis et constate
— Ils ont échappé encore une fois! Leurs ennemis ne sont pas proches. Il faudra laisser une 1umière pour le cas où ils auraient besoin, préparer une gerbe de paille, ouvrir la lucarne du grenier.
Toute l’Ardenne écoute, attentive et tremblante la chevauchée des rebelles au grand cœur, victimes de l’injustice, durcis dans leur orgueilleuse insoumission, qui fuient dans la nuit.
Eux, ils vont, pleins d’assurance. Bayard les emporte sur le grand chemin ferré. Ils peuvent défier leur ennemi! Certes, Charlemagne est puissant; ses chevaliers sont redoutables, son armée est immense. Il a vaincu les barbares de Germanie et les Sarrasins d’Espagne. Pourquoi donc s’est-il montré injuste envers eux? Ils allaient lui offrir leur bras et leur cœur fidèle d’Ardennais, il n’en a pas voulu; il ne connaîtra pas leur soumission.
Chevaucher, combattre un contre cent, mourir ; mais ne pas s’humilier, ni céder à l’injustice puissante ! Eux aussi, ils sont forts. Leurs bras sont noueux comme les chênes trapus de leurs forêt leur courage est ancré dans leurs cœurs comme dans leur terre les racines de la bugrane qui arrêtent les bœufs tirant le soc. Et ils ont des alliés. Ils ont Bayard, leur coursier, à côté de qui les plus nobles destriers ne sont que lourds chevaux de labour.
Bayard s’est désaltéré à tous les ruisseaux, à toutes les rivières de Wallonie. Il a trempé sa bouche dans ces eaux fraîches, bondissantes, écumantes sur leur lit de cailloux, creusé entre des roches abruptes et des collines escarpées. Il y a puisé cette force mystérieuse qui bouillonne dans ses flancs; la rapidité fabuleuse de ses pattes qui le font voler comme la tempête sur les immenses étendues des plateaux, franchir tous les obstacles, fleuves ou précipices; la force de son sabot puissant qui, s’appuyant sur la roche pour un élan, y laisse son empreinte ou la fend. Après chacun de ses bonds prodigieux, Bayard, doté d’une force nouvelle, repart, laissant l’ennemi mat devant l’obstacle infranchissable. Au repos et en sécurité dans une clairière on dans un de leurs repaires. les quatre cavaliers, de leur rude main calleuse, lui tapotent fraternellement l’encolure, lui caressent le front entre les deux yeux, lui donnent la bottelée de foin savoureux, la carotte croquante ou la riche avoine poussée dans la cendre des taillis essartés, jettent sur son dos la couverture protectrice contre l’humidité des vallons ou la bise des plateaux qui écorche.
Ils ont aussi comme allié l’Ardenne, leur terre même à laquelle ils tiennent comme les chênes noueux et les mélèzes altiers. Elle a ses repaires que nul ne connaît s’il n’est de l’Ardenne même, s’il n’a, depuis son enfance, couru dans ses landes et dans ses halliers. Des sentiers rampent sous les ronciers, sous des retombées de taillis, vers des cachettes auprès desquelles on passe sans même soupçonner leur existence.
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Altariel
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MessageSujet: Re: La chevauchée de Bayard/ la légendre des 4 fils Aymon   Lun 5 Sep - 21:57

suite :

Citation :

Il suffit de rester coi ou de glisser son pas pour que le poursuivant perde la piste, hésite, tourne sur place, renonce à aller plus loin, étreint par l’angoisse de ne plus sortir. D’autres viennent mourir à l’orée des sapinières sombres; des raidillons montent vers des rocs troués de grottes profondes à issues multiples, seuls connus des blaireaux et des renards.
Tous ces gîtes sûres, eux, ils les connaissent, et tandis qu’ils chevauchent dans la nuit protectrice, ils évoquent celui qui demain les abritera tout le jour.
A ces retraites naturelles, il faut ajouter tous les abris humains : la baraque de feuillage entrelacé ou vivent des bûcherons et des faudeurs; les chaumières perdues qui éteindront la lampe à huile qui éclairait leur fenêtre et se fondront dans les ténèbres pour cacher ceux qu’elles accueillent. Charlemagne peut avoir des émissaires, envoyer des éclaireurs, lancer des patrouilles! Tous tâtonnent dans la nuit. Eux, ils ont la complicité sourde et muette de tous les Ardennais, celle qu’ils accordent aux proscrits, aux hommes traqués, à tous ceux qui sont réduits à roder sur leur terre et dans leurs bois. Pourquoi? Ils ne savent pas toujours. Parce qu’on est Ardennais, sans plus! Parce qu’on est d’un pays rude, inhumain, où la solidarité est une loi qui s’est imposée aux premiers hommes qui s’y sont fixés et qui, depuis, régit les coeurs de ceux qui y vivent comme un obscur instinct de conservation.
Allez fermer votre porte au voyageur attardé, au mendiant qui défaille, au pèlerin éreinté! Le lendemain, on trouvera son cadavre gelé, moulé par la neige ou déchiqueté par les loups rôdeurs. Et pour toujours, la malédiction de Dieu pèsera sur vous, sur votre maison, sur vos biens.
Ils le connaissent, leur pays, les quatre frères proscrits! Rien ne leur en est étranger, ni le ramage d’alerte des geais indiscrets, ni le silence têtu des gens qui vous ont donné leur coeur, sans vous le dire. Ils savent que tous les manants ont pris fait et cause pour eux et qu’ils se disent entre eux :
— Pourquoi faire cette injustice aux fils de notre vieux seigneur toujours si juste? Pourquoi réduire ses enfants à l’état de bannis sur leurs propres terres? Ils ont été attaqués, ils se sont défendus. Qui était-il, cet avorton outrecuidant de Bertholet, neveu de l’empereur, pour oser s’en prendre à Renaud, l’injurier, le moquer? Parce que Renaud avait l’air doux et paisible! Naturellement, quand on vient de l’Ardenne, on n’attaque pas sans raison, on est avenant et sociable, sous un aspect un peu rustre. On n’est pas affiné et bien-disant comme ceux qui fréquentent la cour de l’empereur à Aix-la-Chapelle ou à Saint-Denis, mais on n’en a pas moins sa dignité, les cheveux tout prés de la tête; et quand on cogne, on cogne dur.
Ils savent, les fils Aymon, qu’on dit dans les chaumières: « Il a donné une correction à celui qui l’avait injurié, il a bien fait! A sa place, j’en aurais fait autant! Et vous? » Tous ceux à qui la question est posée répondent « J’aurais fait comme lui, foi d’Ardennais! » Sur cette foi, ils peuvent compter. L’empereur, dans sa colère, peut détacher à la poursuite des rebelles ses meilleurs hommes d’armes, placer dans les arbres des guetteurs aux yeux perçants, lancer des cavaliers légers sur une piste entrevue; ils ont contre eux la conspiration du silence. Qu’ils interrogent par la menace ou la promesse, ils n’obtiendront aucun renseignement. Naturellement, d’un air candide, on les trompera, on les déroutera. Des cavaliers à quatre sur un cheval ? Nous n’avons rien vu ! Certainement, ils ne sont pas passés par ici ! Nous les aurions remarqués ! Vous faites fausse route. Et les estafettes resteront interdites devant le plateau vide et les fronts insondables. Mais, à leur insu, épiées à leur tour, elle seront signalées par tous les auxiliaires insoupçonnés des chevaliers traqués. Le boquillon, sa serpe sur l’épaule; le herdier, sa corne en bandoulière appuyé sur son hoyau, viendra les prévenir que les gens de l’empereur sont là, qu’il est temps de s’enfuir plus loin, ou bien un gamin courra, comme un lièvre à travers les taillis, par des raccourcis ignorés. Mille petits détails parleront, guideront, préserveront. Là-bas, ce feu de brande qui se met à pétiller dans le noir; ici, cette branche cassée de façon bizarre; plus loin, ce caillou posé à un endroit insolite; autant de signaux secrets, plus parlants que des rapports d’espions.

Toute la nuit, Bayard a galopé. L’aube point. Les proscrits se lèvent du lit de mousse où ils ont reposé. Ils s’étirent, tendent aux premiers rayons leurs membres engourdis par le froid du petit matin. Un glapissement de renard retentit, imité à s’y méprendre. A s’y méprendre pour qui n’est pas Ardennais! Mais ils le sont. Alerte! Aussitôt, ils sont en selle et Bayard fait feu des quatre pieds pour une nouvelle chevauchée. Hue, Bayard! Ce cri que le charretier wallon répète encore aujourd’hui, Renaud le lance en même temps qu’il éperonne les flancs de la monture. Penchés, buste en avant, les quatre cavaliers font corps avec le cheval, et le sol ardennais fuit derrière eux dans la course endiablée. Leurs cimiers de fer viennent de luire un instant au soleil sur le sommet d’une crête, déjà ils se sont enfoncés dans un vallon boisé et es voilà qui resurgissent là-bas au milieu d’une lande. C’est une sorte de cyclope quadruple que rien n’arrête. Devant lui, l’espace est libre. Entre les forets sombres qui s’étagent en gradins, s’ouvre une vaste échancrure couverte de genêts et de bruyères. Bayard bondit, passant au large de villages malingres. Celui-ci échelonne quelques masures sur le flanc d’un coteau; celui-là tasse les siennes dans une clairière; un autre semble tombé au fond d’une combe. Bayard va, s’enivre de sa course même. Une odeur âcre de bois brûlé chatouille ses naseaux. Dans le ciel, un triangle d’oies sauvages rame, et leurs cris l’excitent. Autour de lui voltigent les feuilles jaunes des bouleaux. Sous ses foulées, les gousses noires des genêts tintent ou éclatent. Les genoux des hommes serrent délicieusement ses flancs. Le sol sous les bruyères est élastique, doux aux sabots.
Cette chevauchée semble une simple galopade dans l’air léger d’automne. Mais Bayard soudain hennit. Un relent de chevaux étrangers a frappé ses narines. Les yeux des cavaliers fouillent l’étendue. Là-bas, à droite, en bordure de la forêt, quelque chose s’agite; des lueurs d’acier passent entre les ramures. Un groupe de cavaliers surgit au galop. Bayard sent les rênes qui l’invitent à marcher contre eux ; la voix puissante de Renaud a retenti. Sus ! Ils ne sont qu’une centaine! Bientôt le choc se produit. Bayard est dans la mêlée; il entend des cris affreux; il voit rouler pêle-mêle sur le sol des têtes, des mailles de haubert, des cimiers casque, des fragments d’écus, des esquilles de lances. Cabré, il voit un moment une lame se dresser devant ses yeux égarés. La terreur fait frémir sa peau et soudain, la lame et le bras qui la brandit volent en l’air comme une branche arrachée par un coup de la bourrasque. Par intervalles, le cri familier « Ardenne! » résonne à ses oreilles. Il galope, caracole, fonce à travers une muraille d’hommes d’armes qui s’écroulent l’un après l’autre.
Soudain tout se tait. Il s’arrête. Sur le champ, parmi la bruyère et les genêts teints de rouge, des formes sont étendues, immobiles. De tous côtés, des chevaux fuient, fous, sans cavalier. Dans le ciel, une bande de corbeaux croassent en tournoyant, un faucon reste suspendu sur ses ailes qui battent rapidement. Une odeur fade se mêle maintenant à celle du bois brûlé. Ses cavaliers sont descendus, ils vont à droite et à gauche et chaque fois que leur bras s’abaisse, un cri humain s’éteint.
Mais là-bas, la plaine semble en marche. Une forêt de fer avance, de grandes clameurs montent dans l’air. A cheval! Il sent sur son dos le quadruple bond de ses maîtres. Hue, Bayard! plus sont nombreux que païens à Roncevaux! Comme une piqûre de taon, l’éperon écorche son flanc. Tout de suite, c’est le galop d’alerte, à grands bonds qui font voler la terre derrière les sabots. La voix puissante de Renaud domine la rumeur du vent-
- Allard, voici une crête. Regarde un peu!
Allard se retourne. Il est le dernier sur la croupe. Son regard est perçant comme celui de l’épervier: il fouille l’horizon derrière eux. Sur le violet des lointains, une masse plus sombre se détache, un pan de ciel semble se rapprocher.
- Eperonne, Renaud! Les ennemis nous suivent!
Les éperons mordent les flancs, Bayard accélère son allure, franchit les buissons, saute par-dessus les mares, gravit les crêtes, plonge dans les creux. la voix d’Allard crie:
- Eperonne, Renaud! Une autre armée surgit sur notre flanc gauche! Bifurque à droite!
Sur l’ordre du frein, Bayard oblique, gravit une crête. Allard surveille l’horizon. Il ne se trompe pas, Allard, il sait distinguer ce qui bouge réellement de ce qui paraît mobile dans le papillotement des feuillages, dans le brasillement de la chaleur ou les mouvances vaporeuses des brumes. Il a des yeux pour quatre.
- Bifurque à droite, Renaud! Toute une armée marche sur notre gauche, mais celle qui est derrière est distancée.
Bayard coupe en diagonale les vagues figées du plateau. Bientôt l’armée de gauche n’est plus visible, celle de l’arrière a rétrogradé, le danger n’est plus pressant. Maintenant, le frein libre, Bayard va posément, reprend haleine. Ses cavaliers essuient sur leur visage la sueur sanglante du combat et de la chevauchée. Un moment, ils oublient leur situation tragique, ils croient retrouver une de ces journées paisibles où tous quatre, avant le malheur qui a fait l’eux des proscrits, ils allaient à travers les landes de leur rude pays, heureux à la pensée que bientôt, ils seraient adoubés chevaliers par le grand empereur.~. Puis ils reviennent à la réalité, songent à leur vie misérable. Leur fatigue est énorme et l’inquiétude de l’avenir les point. Mais ils ne s’en disent rien, l’un ne voulant pas attrister l’autre. Guiscard soudain rompt le silence :
- Arrêtez!
Guiscard a l’ouïe une. Son oreille perçoit les plus légers bruits, les frissons les plus ténus.
- J’entends quelque chose à notre droite. Attention Renaud!
Un sourd piétinement, Une sorte de bruit d’averse parvient à son oreille.
- Pas de doute, Renaud. L’enneni est sur notre droite aussi!
Renaud a compris « Droit en avant! Hue, Bayard »
La chevauchée reprend. Le cheval coupe perpendiculairement les ondulations du sol. Après une crête, un creux, puis une autre crête suivie d’un autre creux. Il monte et descend comme une barque sur les lames. Les éperons mordent fort, il sent leur piqûre continue dans son flanc : il n’y a pas un instant à perdre! Il faut passer dans l’espace vide sur lequel rapidement se referment les mâchoires de la grande tenaille humaine. Il reste un seul espoir : la vitesse! Les jarrets bandés, il va. La cadence de ses bonds est si rapide que le battement de ses sabots devient un roulement. C’est à peine s’il sent sur son dos les quatre hommes, debout sur les sur les étriers, dos rond, tête baissée.
De nouveau, le crépuscule va tomber sur la terre ardennaise. Assourdie par le battement rythmé des sabots, aveuglé par le vent de la vitesse, l’œil d’Allard et l’oreille de Guiscard ne perçoivent plus rein. Renaud sonde l’horizon devant lui, angoissé. A chaque instant, une rumeur peut éclater sur la crête prochaine. Entre sa cime mauve et la calotte de ciel violette, soudain peut se dresser un mur humain, hérissé de piques et de lances, dans lequel ils pourront ouvrir des brèches sanglantes mais qui finira par les écraser sous ses décombres. Un dernier effort et la gueule de la tenaille se fermera sur le vide ! Hue Bayard! En quelques bonds, la dernière crête est franchie. Devant eux, sur le terrain declive, l’horizon s’ouvre plus large.
- Je ne vois plus rien, dit Allard.
La rumeur est loin derrière nous, sur notre gauche et sur notre droite, ajoute Guiscard, mais elle vient vers nous.
- Sauvés, rugit Renaud. Bayard, sur la bruyère élastique, va comme le vent et soudain, devant lui, voilà une faille immense dans le sol, un sillon large au fond duquel la Meuse roule ses eaux paisibles. Arrêté !L’ennemi presse, il faut passer. A nous, Maugis! Les éperons cruels s’enfoncent dans les flancs de Bayard. Il dresse la tête, regarde l’abîme, prend son élan. Ses sabots frappent le rocher, ses jarrets contractés se détendent et comme une catapulte le lancent dans. un bond prodigieux, plus semblable à un vol qu’à un saut. De leurs genoux fébriles, les hommes serrent le corps de la bête. Une barre agaçante coupe leurs entrailles; ils ferment les yeux et tout à coup, un choc sourd ! Ils atterrissent! Sous les pattes de Bayard, Ils sentent la terre ferme. Le fleuve est derrière eux. Ils mettent pied à terre. Oh! merveille! Un monolithe dresse sa pyramide vers le ciel, détaché de la paroi rocheuse par l’élan de leur coursier. L’ennemi est là, sur la crête, abasourdi devant l’arche mouvante que Bayard a tendue au-dessus du fleuve, poussant des clameurs de rage. Echec et mat! Bayard à longs traits se désaltère à même le fleuve, puis redresse la tête et pousse un hennissement formidable qui fait frissonner la houle des forêts; le rire des quatre frères éclate, narguant l’ennemi étonné, tandis que le fleuve exhale sa brume pour les cacher.



Un grelottement métallique a couru à travers les feuilles rousses des taillis et les maigres broussailles de la lande et bientôt, de la Meuse à la Moselle, un long gémissement passe sur les cimes des forêts ployées toutes en même temps par le premier coup de la bourrasque d’automne. La hulotte vrille son cri lugubre dans la nuit. Les yeux d’un loup s’allume dans les ténèbres. Un renard glapit sur la voie d’un lièvre. Des sangliers passent dans un fracas de branches.
Dans les chaumières de I’Ardenne, qui pointillent de maigres lumières l’étendue du plateau, autour de l’âtre où pétille la première bûche, la veillée a commencé sous l’avare clarté de la lampe à huile.
- Ecoutez !
Les yeux à travers la vitre interrogent la nuit. les conversations restent suspendues. Les rouets s’arrêtent. Les lames des couteaux s’immobilisent dans les branches des coudriers. Le mugissement passe, continu, amplifié par intervalles. Une voix rompt le silence, ramène sur lui les regards braqués sur les ténèbres de l’extérieur : « C’est le vent! On aurait dit Bayard!»
Les souvenirs s’éveillent, la voix continue:
— « Si on ne savait pas que les fils Aymon se sont rendus, on jurerait que ce sont eux comme autrefois, quand poursuivis, ils galopaient dans la nuit. Mais ils ont fait leur soumission à l’empereur. Renaud a pris le bâton du pèlerin et il est parti vers la Terre Sainte. Leur fameux cheval a été noyé dans la Meuse à Liège. Ecoutez le roulement de la tempête, dans les bois! On dirait que c’est lui qui passe comme autrefois, emportant les quatre frères sur son dos. C’était une merveille de les voir! Ils allaient à travers tout, par-dessus les haies et les rivières, comme l’ouragan. Ils n’avaient peur de rien ! Ils attaquaient un contre cent et galopaient sans trêve, d’un bout de l’Ardenne à l’autre!
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MessageSujet: Re: La chevauchée de Bayard/ la légendre des 4 fils Aymon   Lun 5 Sep - 21:58

fin :

Citation :
L’Ardennais qui parle ainsi ne se trompe pas. Ce qu’il entend, c’est bien le galop de Bayard!
Dans la clairière familière, près du vieux chêne au tronc rugueux duquel il s’est si souvent gratté le flanc, Bayard, seul et morne, méditait. La douleur~ inclinait vers le sol sa pauvre tête pensive, lourde d’angoisse.
Il n’a jamais rien compris aux événements qui ont bouleverse sa vie. Où sont ses maîtres? L’auraient-ils abandonné? Non! Ils n’ont pas eu cette noire ingratitude. L’amour qui les liait était bien trop fort pour se briser ainsi tout d’un coup, sans raison. Il ne leur a pas failli. Jamais leur quadruple poids n’a été trop lourd pour son dos robuste. Jamais ses jambes n’ont cessé de leur prêter leur rapidité. Jusqu’au dernier jour, il a senti sur l’étoile blanche de son front leurs paumes caressantes. La dernière caresse dont il se souvient semblait même plus appuyée, chargée d’une tendresse extraordinaire. C’était ici même, dans cette clairière cerclée de chênes. Les quatre hommes étaient assis dans le crépuscule tombant. Renaud parlait; les autres, silencieux, l’écoutaient. Quand il a eu fini, ils se sont levés, sont venus vers lui; leurs mains s’attardaient sur son encolure, peignaient sa crinière. Richard, le plus jeune, est même revenu; il lui a pris la tête dans son bras, l’a appuyée contre sa joue qui était humide, lui a parlé doucement et sa voix était toute tremblante. Le lendemain, dès l’aube, il est parti, les emportant pour la dernière fois. Il a galopé vers la Meuse comme toujours. Il a marché au pas dans une ville au milieu d’un concours de peuple. Des femmes et des enfants le caressaient au passage et lui offraient des friandises. Ses maîtres ont mis pied à terre. Ils les a attendus, mais ce sont d’autres hommes qui sont venus. Ils lui ont attaché une grosse pierre au cou et, du haut d’un pont, l’ont précipité dans le fleuve. Il a coulé à pic et il a éprouvé une grande angoisse. L’eau lui entrait dans les naseaux, ses poumons manquaient d’air. D’un coup de collier énergique, il a rompu le lien qui l’attachait à la pierre, a remonté sur la berge, et laissant derrière lui les cris de la foule, il est revenu à la clairière d’où il était parti. Ses maîtres n’y étaient pas.
Depuis lors, il languit dans la nostalgie et dans la solitude. Aujourd’hui, parmi les hurlements, les grincements, les gémissements de la tempête qui se lève, soudain, dans sa rêverie ensommeillée, il a cru percevoir le « Hue, Bayard ! » d’autrefois, comme il le percevait dans le fracas des batailles.
D’un bond, il est sur pieds! Ses naseaux frémissent, ses oreilles s’agitent. Cet appel qui vient de retentir, d’où vient-il? Ses maîtres ne sont pas là ! Il l’a pourtant bien reconnu. Son regard fouille la clairière, ses oreilles se meuvent à chaque bruit dans les ramures, aux plaintes des branches, au sourd frémissement des troncs fragellés. Au grand galop, Bayard part à l’appel qui sans cesse renaît dans la tempête, cherchant la voix aimée qui le lance.
Il galope le long de la Semois. Il se souvient de la rivière au cours capricieux, insinuant ses eaux vertes dans le chaos de collines enchevêtrées. Bientôt, il est à Monthermé. Il s’arrête un instant. Devant lui, coule la Meuse. Il regarde longuement la colline boisée. Ses souvenirs se précisent. Voilà le château de Montessor! Il se précipite vers lui. Il n’en reste que des ruines. Il y pénètre, fait sonner sous ses pas les dalles de la cour intérieure de l’écurie, s’y arrête et attend.
Il y vivait bien tranquille, sur une bonne litière de paille, cheval de seigneur, avant de devenir cheval de proscrit! Une nuit, le ciel a rougeoyé, une clameur immense a cascadé d’écho en écho; des fracas épouvantables faisaient crouler les murailles. Sur leurs crêtes, les quatre frères courraient avec de grands gestes de faucheurs qui décapitaient des grappes d’hommes dans les fosses. Il ne reste des murailles que des moignons noircis. Tout autour règne un silence de mort. Ses maîtres ne sont pas là!
Bayard repart dans le mugissement de la tempête, gravit la colline. Le voilà maintenant qui galope sur les hauteurs. De temps à autre, un rayon de lune argente les eaux du fleuve. Il se souvient ! Il le voyait ainsi le soir, où fuyant le château en flammes, il est parti, emportant les quatre frères à travers les rangs ennemis. Bientôt il reconnaît le rocher bizarrement découpé en quatre arêtes inclinées, semblable à l’ombre de ses maîtres penchés sur son encolure qu’il voyait parfois projetée démesurément sur la campagne par le soleil oblique. Il est dans la bonne direction!
La tempête hurle toujours, animant des choses mortes, rendant sonore ce qui est muet et répétant l’appel attirant.

Un surgeon d’espoir pousse dans son cœur, vivifie ses jambes agiles. Il vole à travers le plateau parmi les genêts qui grelottent et les ronciers qui sifflent. Voici la falaise abrupte de Dinant. Il la reconnaît à l’aiguille de roche détachée par son sabot dans le bond prodigieux dont il garde la mémoire. Peut-être ses maîtres sont-ils au-delà du fleuve ! Il s’élance, vole par-dessus les flots, retombe sur l’autre rive. Personne! Il rôde un instant sur la berge, puis repart. Laissant sur sa droite les lumières de la bourgade, il coupe en oblique les hauteurs de la rive gauche, droit vers le château de Dhuy où il a gîté le soir de la grande chevauchée.

Le château est mort dans les ténèbres. Ses maîtres ne sont pas là! Pourtant la bourrasque ne cesse de répéter leur appel.
Le souvenir d’autres repaires surgit dans sa mémoire. Il franchit de nouveau le fleuve, galope vers les grandes forêts et les hauts plateaux. Porté par l’espoir, il file vers l’Amblève. Sur le rocher que baignent les eaux rapides, les ruines du château se hérissent, nimbées de lune. Ses maîtres ne sont pas là!
Il descend vers la Semois. Le château de Bohan est désert. Ses maîtres n’y sont pas! Il revient vers sa clairière. Elle est toujours solitaire.
Alors, angoissé, sans trêve, sans défaillance, mû par la fidélité, il refait le cycle qu’il vient de fermer. D’est en ouest, du nord au sud, de castel en clairière, par les forêts et les plateaux, de la Meuse à l’Amblève, de l’Amblève à la Semois, à travers l’Ardenne wallonne tout entière, il galope dans la nuit, hennit de désespoir et c’est ce hennissement lugubre et désespéré qui fait mugir les forêts flagellées par l’ouragan et frissonner les cœurs au fond des chaumières, devant la bûche de l’âtre rallumé à l’automne.
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MessageSujet: Re: La chevauchée de Bayard/ la légendre des 4 fils Aymon   Dim 9 Oct - 11:18

Merci Alta, j'avais oublié que je l'avais posté cette légende... Elle reste une des plus belle légendes (et des plus tristes, mais en Belgique elles sont rarement joyeuses, ca doit être la pluie, ca influence) des Ardennes
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MessageSujet: Re: La chevauchée de Bayard/ la légendre des 4 fils Aymon   

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La chevauchée de Bayard/ la légendre des 4 fils Aymon
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